Cité Internationale de la Gastronomie et du Vin : un plat indigeste (partie 1)

Cet article en 2 parties s’appuie sur 15 ans d’information de presse locale et nationale.

Aux origines du projet : pourquoi Dijon ?

En 2010, le « repas gastronomique des français » est classé patrimoine culturel immatériel de l’humanité à l’UNESCO.

En avril 2012, un appel à candidature pour accueillir une Cité de la Gastronomie est lancé. Six villes répondent à cet appel : Beaune, Chevilly la Rue, Lyon, Rungis, Tours, Versailles et….Dijon.

A cette époque, il n’est évoqué qu’une seule cité de la Gastronomie avec un seul budget qui devra être attribué à la ville retenue pour accueillir cette cité.

L’hôpital général avant travaux

Le 05 novembre 2012, un comité est créé pour soutenir la candidature de Dijon pour l’attribution du site pour toute la France de la cité de la Gastronomie. Dijon aurait considéré comme chose acquise cette attribution ? La communication tous azimuts faite sur le projet par Dijon le laisse à penser. Et pourtant….

Le 11 janvier 2013, le gouvernement Ayrault se dit favorable à la constitution d’un réseau des cités de la Gastronomie.

En juin 2013, Dijon, avec Lyon, Rungis et Tours est labellisée: « cité de la Gastronomie ».

Fin septembre 2013, la Municipalité de Dijon choisit comme emplacement pour cette cité le site du vieil hôpital, plus connu sous le nom d’ « Hôpital Général » et lance un Appel à Manifestation d’Intérêt (AMI) pour édifier cette cité dont le lauréat doit être connu courant 2014.

L’hôpital Général : un ensemble architectural et historique unique

S’agit-il d’une opportunité pour l’équipe municipale de donner une légitimité culturelle au projet de cité de la Gastronomie de Dijon au détriment du patrimoine et de l’histoire de la ville ?

L’hôpital de Dijon a été fondé en 1204 par le Duc de Bourgogne Eudes III (1166-1218). Cet hôpital prit le nom de Saint Esprit, et comme il était d’usage à l’époque, il fut installé hors des murs de la ville, plus précisément sur une ile de la rivière Ouche.

De cet hôpital médiéval, il ne subsiste que la chapelle Sainte Croix de Jérusalem, chef d’oeuvre de l’art gothique flamboyant qui date de 1459.
En effet, les autres bâtiments médiévaux ont disparu au fur et à mesure des aménagements réalisés du 16ème au 18ème siècle : un vaste ensemble architectural aux dimensions harmonieuses et au style assez uniforme, malgré les différentes phases de constructions sur deux siècles, fut ainsi créé.
Au 19ème avec l’installation de la Chapelle dans la Grande salle des Pauvres, il fut édifié le Campanile que l’on peut encore voir.

Chapelle Sainte-Croix de Jérusalem (XVème siècle)
Entrée de l’ancienne salle des pauvres (XVIIème) avec campanile (XIXème) , après restauration

Pendant tout le 20ème siècle, la valeur patrimoniale de cet ensemble n’a cessé de croître avec les classements successifs (au titre des monuments historiques) des divers éléments qui le composent. Le dernier classement en date de 2007 permettra de limiter les dégâts mais n’empêchera pas que cet ensemble architectural et historique soit la proie de la municipalité pour son projet de Cité de la Gastronomie et surtout le programme immobilier qui s’y rattache.

En effet, dans les années 2000, l’évolution des besoins de santé de la population nécessite une modernisation des infrastructures hospitalières dijonnaises. Le Centre Hospitalier Universitaire de Dijon propriétaire de l’Hôpital Général et du Centre Hospitalier du Bocage datant des années 60, envisage de moderniser ce deuxième établissement et de vendre le premier, afin de ne garder qu un grand hôpital public. Ainsi dans un article de la revue municipale Dijon MAG, François Rebsamen annonce le 12 novembre 2002, la création de Bocage 2000 (futur Hôpital Miterrand).

C’est dans ce contexte que sont décidés sur le site de 6,5 ha du vieil Hôpital de Dijon (l’Hôpital Général) :

  • l’appel d’offre spécifique (AMI), en juin 2013, afin de déterminer le promoteur en charge non seulement de la création de la Cité de la Gastronomie sur 3ha mais aussi d’un ensemble immobilier sur 3,5ha. Le fait que les crédits alloués pour une seule cité devaient être partagés avec les 3 autres villes du réseau, aurait nécessité ce montage.
  • Le déménagement, en avril 2014, de l’Hôpital Général vers Bocage 2000 lors de son achèvement.
  • la vente du vieil hôpital de Dijon, dans des circonstances particulières, afin d’y créer sur son site la Cité de la Gastronomie (Vente effective lors du Conseil Municipal du 25 janvier 2016).

Choix du lauréat et vente de l’hôpital : quelle transparence ?

L’AMI (Appel à Manifestation d’Intérêt) est un mode de présélection des candidats, qui doivent manifester leur intérêt à projet lors des appels d’offres du marché défini. Pour les juristes consultés par la Gazette (29 janvier 2015), l’AMI serait un appel d’offre restreint et n’irait pas sans poser des problèmes d’interprétation juridique. Pour ces juristes, l’appel d’offre semblait obligatoire s’agissant d’une commande publique, au risque de contredire la Mairie qui affirmait que ce ne pouvait être le cas.

Suite à ce type de procédure, seuls deux candidats se positionneront pour réaliser la Cité de la Gastronomie : le groupe SEGER et le Groupe Eiffage .

Lors du conseil municipal du 15 décembre 2014, la réalisation du projet est attribué à Eiffage . Afin de justifier le choix de la municipalité, l’un des adjoints au maire, en charge du dossier, François Deseille répondra lors d’une interview parue dans le Dijon MAG de janvier 2015 : « Il n’y avait pas d’obligation d’organiser de concurrence, mais cette procédure (AMI) permettait d’évaluer et de voir se réaliser la Cité Internationale de la Gastronomie et du Vin (CIGV) porté par du financement privé ».

Afin de passer à l’étape suivante, la vente de l’hôpital, la Direction Nationale d’Intervention Domaniale est sollicitée. Les domaines estimeront le site à 14,2 millions d’euros minimum sachant que celui du CHU de Clermont Ferrand d’une superficie moindre (4ha) s’est vendue 25 millions d’euros.

En janvier 2015, après le résultat de l’AMI, la situation est la suivante : le CHU est toujours propriétaire du terrain et du bâti, et Eiffage n’est que le maître d’oeuvre de la CIGV.

Façade côté Ouche et « terrasse Jean de Berbisey » (avant travaux)

Comme pour l’AMI, seul SEGER et Eiffage font des propositions pour l’achat : SEGER est prêt à payer 20 millions, Eiffage 12 millions seulement.

Lors du Conseil Municipal du 25 janvier 2016, la ville de Dijon annonce l’achat de l’hôpital au CHU pour la somme de 11,8 millions d’euros par l’intermédiaire de l’Etablissement Public Foncier Local (EPFL) des collectivités de Côte d’Or. L’EPFL le revendra ensuite à Eiffage pour la somme de 8 millions d’euros puisque Eiffage prendra à sa charge le coût du désamiantage évalué à 4 millions d’euros, soit un coût total pour Eiffage de 12 millions d’euros.

Mais l’éviction de SEGER, pour la réalisation de la Cité de la Gastronomie mais aussi pour le rachat du terrain et du bâti de l’Hôpital fait polémique : en effet, SEGER proposait 8 millions de plus pour le rachat du site de l’hôpital soit 20 millions d’euros contre les 12 millions du groupe Eiffage . Ainsi en plus de l’attribution de l’AMI, le rachat du site suscite de nombreuses interrogations, notamment celle d’avoir privilégié Eiffage dans le rachat alors que le CHU de Dijon est fortement endetté (347 millions d’euros en 2020) et connait en 2015, un déficit cumulé de 45 millions. Ce manque à gagner, de 8 millions d’euros, serait préjudiciable au CHU de Dijon, au même titre de ses usagers que sont les dijonnais (es).

Le groupe SEGER, ayant suivi scrupuleusement l’AMI, se sentira floué et intentera une action contre la ville au printemps 2016 et qui sera interrompue en octobre 2016 à la grande surprise de tous sans en donner les raisons. Le décès accidentel en juillet 2016 de son Directeur Hubert Rouy en serait-il la raison ?

Le conseiller d’opposition du groupe « AGIR pour Dijon », Emmanuel Bichot contestera dans l’intérêt du CHU, les conditions de cession du site de l’hôpital à Eiffage . Ces interrogations porteront notamment sur :

  • le non recours d’un expert immobilier comme cela était recommandé par un rapport d’octobre 2013 du Conseil de l’Immobilier de l’Etat.
  • le rôle d’intermédiaire de la ville de Dijon entre le CHU et Eiffage .
  • la différence de prix de vente entre les sites de Dijon (11,8 millions pour 6,5 ha) et de Clermont Ferrand (25 millions pour 4,5 ha).

Une action juridique sera intentée contre la ville et ralentira le rythme des travaux au point de repousser l’inauguration de la CIGV au delà de la date prévue de 2018.

Fouilles archéologiques qui mettent à jour les anciens quais de l’Ouche

Conformément à la législation lors de travaux d’urbanisation sur un site historique, des fouilles archéologiques pourront être effectuées par l’INRAP au printemps 2018 sur le parking de l’hôpital. Les archéologues chargés de ces fouilles déploreront qu’elles soient menées à grande vitesse et sous pression au détriment de la recherche scientifique. Des vestiges intéressants pour l’histoire du site et de la ville de Dijon seront mis à jour mais ne pourront hélas être conservés et mis en valeur. Il s’agit des anciens quais de l’ouche, témoin d’une vie fluviale intense du quartier dans le passé, ainsi que la présence de viviers pour les poissonniers.

En février 2019, la Cour Administrative d’Appel de Lyon, après 3 ans de procédures et débats assez vifs entre les protagonistes rejettera la requête de Mr Bichot du groupe Agir. Suite à ce verdict, le Groupe Agir fera le communiqué suivant : « …le contrat lui même, y compris le prix fixé, n’a pas pu être jugé car le Maire de Dijon a refusé de communiquer la version signée … ».

Si la procédure d’Emmanuel Bichot ralentit les travaux, elle ne les stoppe pas totalement, contrairement aux allégations de certains élus de la majorité municipale. En effet, bien avant le jugement de 2019, les travaux de construction d’un soi disant écoquartier démarrent le 04 juin 2018. Une machine spéciale acheminée depuis Lyon va creuser des trous jusqu’à 14 ou 15 mètres de profondeur pour y couler du béton et faire des fondations par pieux en raison de la nature du sol : l’Hôpital était ceinturé par des cours d’eau dont l’Ouche, déviée de son cours dans les années 60.

Le groupe Eiffage chiffre l’investissement à 200 millions d’euros et met les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu.

Cependant, lors du Conseil municipal du 24 juin 2019, la ville annonce l’octroi d’une subvention de 3 million d’euros à l’association en charge de la gestion de la Cité de la gastronomie, alors que ce projet de Cité de la Gastronomie ne devait rien couter aux contribuables dijonnais (es). Somme à laquelle il faut ajouter 1,75 million pour le financement avec l’état du contenu et de la scénographie des espaces muséaux.

Projet culturel ou opération immobilière ?

En quoi consiste cette Cité de la Gastronomie à Dijon : est-ce un projet culturel ou une opération immobilière sous couvert d’un projet culturel ?

Programme immobilier Cité de la Gastronomie (réalisation Eiffage)

Afin de mieux comprendre ce dossier, il est utile de regarder plus en détail le contenu de ce projet de cité de la gastronomie.

Il faut savoir que sur les 6,5 ha, seul 3ha sont dévolus au projet culturel (soit 46,15 % de la superficie). Le reste, 3,5 ha (soit 53,85 % de la superficie) sera occupé par un programme immobilier de plusieurs immeubles.

Ce prétendu projet culturel de 3 ha (soit 21 365 m2) se décompose en :

  • 8 000m2 dédiés à un complexe cinématographique,
  • 3 220 m2 à un pôle commercial,
  • 1 186 m2 à un centre de conférence avec auditorium de 400 places,
  • 4 155 m2 au pôle hôtelier avec un Hôtel 4*

Soit un total de 16 561 m2 sur les 21 365 m2 du soi disant projet culturel et qui relève plus d’aménagement commercial de quartier que d’une cité dédiée à la gastronomie.

Au final, hormis 690 m2 pour le pôle logistique d’administration de la Cité de la Gastronomie, seulement 4 100 m2 soit 30% de la partie du projet culturel serait réellement occupée par le pôle culture en lien direct avec la gastronomie et se déclinent ainsi :

  • Pavillon de la Gastronomie 1 385 m2
  • Pavillon du vin dans la Grande Chapelle, rebaptisé « Chapelle des Climats de Bourgogne et des vins du monde » 1 040 m2
  • Centre de Formation et de recherche développement 675 m2.
  • 3 restaurants 615 m2,
  • Boutique Cité de la Gastronomie 385 m2

Ramené à l’ensemble du site de l’hôpital, c’est à peine 1 ha, (moins de 16%) des 6,5 ha (76 534 m2 de planchers).

Face à ce pôle culturel, sur 3,5 ha tout un quartier sort de terre, ou de l’ancien lit de l’Ouche. Il s’agit principalement d’un écoquartier de 540 logements. Cet éco quartier se compose de résidences services pour seniors, étudiants ou touristes et de HLM construits pour l’office municipal Grand Dijon Habitat. Ce serait donc 55 229 m2 de programme immobilier soit plus du double du prétendu projet culturel et 14 fois la superficie du pôle culture en lien avec la gastronomie.

Vue aérienne de la CIGV de Dijon (ENODO pour Eiffage Immobilier 2019)

Au vu des chiffres, ce qui s’appelle « Cité de la Gastronomie et du vin » semblerait n’être avant tout qu’un programme immobilier et d’aménagement urbain fait apparemment sur mesure pour Eiffage . Il ne faut pas oublier qu’au début, une seule cité de la gastronomie était prévue et que Dijon pensait être cette unique Cité de la gastronomie et donc obtenir la totalité des subventions dévolues à son implantation. Toute la communication faite avant 2012 semblait le faire croire. Au final ce sera un réseau de 4 cités qui devront se partager la subvention. Par sa mise de fonds de 200 millions d’euros Eiffage serait il arrivé au bon moment ? L’opacité dénoncé par Emmanuel Bichot sur le choix d’Eiffage trouverait elle sa justification dans l’importance donnée à l’immobilier pour ce projet culturel ? A chacun de se faire son opinion…

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